Lecture - La Fabrique Du Crétin (05)

Publié le par Brighelli

L'orthographe a été fixée au XIXe siècle parce qu'elle a été ressentie comme un outil de promo­tion sociale, après que la Révolution et l'Empire eurent fait miroiter au peuple l'espérance d'une telle promotion. Un apprenti boucher (Murât) pouvait bien finir maréchal d'Empire — et c'était tant mieux.

On veut l'annihiler aujourd'hui parce que jus­tement, il n'est plus question de favoriser un quelconque mouvement sur l'échelle des rangs de fortune. Prolo tu es né, prolo tu resteras — et si possible deviendras, car nous n'avons pas besoin de toi au sommet. Culture d'héritiers frileux, qui ne cherchent qu'à se préserver. L’ortograf est la graphie des futurs ilotes, semi-esclaves enchaînés à jamais par leur manque de compétences. Cela siéra à une société qui, ostensiblement, traite le problème du chômage en proposant la création d'emplois de « gens de maison» : Dumas décrit, dans la trilogie des Mousquetaires, l'ascension sociale de Flanchet, valet devenu bourgeois et rentier. Mais nous sommes plus futés, et Jean-Louis Borloo pro­pose aujourd'hui de multiplier les emplois de laquais. Grâce à l'école moderne, l'échelle sociale pourrait bien, très bientôt, fonctionner à l'envers.

Car c'est bien de valets qu'ils ont besoin, là-haut. Alors on condamne des enfants à la faute perpétuelle, d'abord en leur apprenant à lire selon des méthodes dont on sait, depuis trente ans, qu'elles génèrent une clientèle massive pour les orthophonistes, puis en leur autorisant les graphies phonétiques, sanction logique de leur incompétence programmée. Le Crétin formaté par les contempteurs de l'orthographe n'aura plus même les moyens d'écrire aux prud'hommes pour protester contre son licenciement. D'ailleurs, à terme, on pourra se passer de prud'hommes — à moins qu'on ne les orthographie «prudoms »...

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