Lecture - La Fabrique Du Crétin (13)
Je ne suis pas sûr que la multiplication des filières, la «pro-fessionnalisation » des enseignements, l'entrée de l'entreprise dans le système éducatif, aient en rien contribué à former les techniciens dont la troisième révolution industrielle, celle de l'informatique, a besoin. La meilleure preuve en est le nombre toujours plus élevé de chômeurs aujourd'hui — pauvres hères formés à un métier précis, tombé en désuétude avant même qu'ils aient quitté le système éducatif, et ne disposant pas des bagages généralistes qui leur auraient permis de s'adapter. Les enseignements technologiques pré-bac ne contribuent pas, loin de là, à donner un métier aux enfants des «filières courtes» : ils ont pour effet de les en priver à vie.
Mais pour tous ces sinistrés de la formation, on a inventé, heureusement, le RMI et, accessoirement, le «retour du religieux».
Seule une culture générale de bon aloi peut effectivement permettre de s'insérer dans des voies spécialisées. Seule elle peut ouvrir l'esprit, dégager des aptitudes, autoriser une reconnaissance et un dialogue — et confondre effectivement le fils de prolétaire et la fille de bourgeois. Seule elle garantit l'égalité des chances.
L'ambition humaniste a été abandonnée parce qu'on l'a suspectée, à tort et a priori, d'être élitiste — le gros mot était lâché. Qui ne voit que le prétexte de se soucier de la «France d'en bas» camoufle la volonté de la «France d'en haut» de s'autoperpétuer ? L'élitisme bureaucratique, si on veut bien me passer une telle alliance de mots, rêve d'endogamie. Jamais le renouvellement des « élites » autoproclamées n'a été si faible. Et l'éradication du savoir — son éclatement en savoirs parcellaires — a été l'instrument d'une bourgeoisie frileuse pour s'instituer en aristocratie figée.