Lecture - La Fabrique Du Crétin (11)
Si le Moi devient la valeur de référence, toutes les instances de la société doivent être pensées pour lui. La télévision, après la radio, l'a vite compris. Voyez la télé-réalité, dont on sait qu'elle met tout et n'importe quoi en scène, sauf la réalité — sinon celle du spectacle. Elle offre leur quart d'heure de gloire aux plus humbles, à n'importe qui, à nous tous — puisque chacun, par définition, a quelque chose à dire d'essentiel...
La pédagogie moderne, férue d'audiovisuel, en a tiré son esthétique : ne pas «violer les consciences» (?), ne pas imposer de connaissances, nécessairement externes à l'individu. Partir de ce que l'élève sait déjà, ou, pour être plus exact — le savoir imposant une attitude réflexive, je sais que je sais — de ce qu'il vit, de ce qu'il ressent...
Projet d'une modernité singulière, qui se réfère, dans le désordre, à Socrate (qui prétendait accoucher les esprits de leur savoir inné), à Rousseau (qui rêvait d'inscrire Emile dans un BEP), et au bon docteur Lacan (qui a amplement théorisé sur «le sujet supposé savoir»). Mais le maître de Platon argumentait avec des interlocuteurs sur lesquels il n'avait pas de pouvoir décisionnaire, ni d'autorité reconnue, et qui étaient susceptibles même de lui damer le pion ; le philosophe de Genève affrontait un système autrement cadenassé que le nôtre; et Lacan n'eut jamais pour objet d'ouvrir son analysant à d'autres vérités que la sienne propre1. Le solip-sisme n'est pas loin quand, à l'instar de l'analysant, les pédo-démagogues nomment l'élève l'« apprenant».
L'enseignement a suivi l'air du temps, qui magnifie l'individu. C'est pour certains un titre de gloire : l'école s'est enfin ouverte au monde...
Elle s'y est dissoute.