Lecture - La Fabrique Du Crétin (08)
Ce n'est pas avec de la nouvelle pédagogie que l'on tient ces classes, ni qu'on les fait progresser. C'est avec du savoir, avec la fascination du savoir. Un prof n'a pas à être un bon didacticien, il lui suffit d'être admirable — à leur niveau.
Évidemment, le nouvel enseignant issu d'un IUFM […] et balancé en première nomination dans la banlieue […] n'est pas formé à cela. On lui a déconseillé l'encyclopédisme. On lui interdit la culture — la sienne. «Mettez-vous plutôt à l'écoute de leur culture... Étudiez le rap... Travaillez NTM... ».
La culture de la banlieue, c'est la jachère. Le langage de la banlieue, sous cette apparente créativité qui impressionne si fort les « chercheurs » en pédagogie, c'est l'inlassable répétition de trois ou quatre mots — quand ce ne sont pas trois ou quatre phonèmes à tout faire.
Proposer à ces enfants de travailler sur leur « culture », c'est les mépriser. Suggérer qu'il serait dangereux […] de décortiquer avec eux les guerres coloniales, ou inutile de leur expliquer la démocratie athénienne, c'est criminel. Leur conseiller de lire exclusivement des œuvres courtes, c'est les humilier. On peut tenir une classe en haleine trois mois durant avec les huit cents pages du Comte de Monte-Cristo — et, par ce biais, les faire entrer dans les arcanes du Romantisme...
J'ai rencontré par hasard, il y a peu, un ancien élève de cette période héroïque. Il me reconnut le premier (les élèves changent considérablement, eux), et nous prîmes un café en évoquant Dumas, si longuement travaillé en seconde, des années auparavant.
— J'ai repensé à vous il y a peu, me dit-il. Ils passaient Le Comte de Monte-Cristo, à la télé, avec Depardieu.
J'attendis, légèrement anxieux.
— Quelle merde ! conclut-il.
Et je sus que je lui avais appris au moins quelque chose — à évaluer correctement les films de Josée Dayan.