Lecture - Choix de pensées (03)

Publié le par Giacomo Leopardi

LXXVIII. Quand deux ou trois personnes se mettent à rire dans un lieu public ou une réunion quelconque, sans que personne d'autre n'en comprenne le motif, une telle apréhension s'empare de l'assistance que toutes les conversations se font subitement plus sérieuses; beaucoup préfèrent se taire; d'autres s'éclipser, et les plus hardis se joindre aus rieurs dans l'espoir qu'il leur soit permis de rire en leur compagnie. On dirait des gens plongés dans l'obscurité que réveilleraient les déflagrations d'une batterie voisine et qui s'enfuiraient dans tous les sens de peur d'être frappés d'une balle perdue. Le rire nous procure l'estime et le respect de celui qui ne nous connaît même pas; il attire l'attention de tous les assistants et nous donne sur eux une sorte de supériorité. Et si, comme il peut se faire, tu te sens quelque part négligé, traité avec hauteur ou de façon discourtoise, le meilleur parti à prendre est de te choisir un complice et, ensemble, de vous mettre à rire à gorge déployée, sans désemparer, en montrant le plus possible que vous riez de bon coeur. Si, par hasard, quelqu'un vous tourne en dérision, n'hésitez pas à rire plus fort et plus longtemps. Tu aurais bien peu de chance si, après une courte résistance, les plus orgueilleux, les plus hautains et tous ceux qui t'ignoraient le plus ostensiblement, ne finissaient par céder, ou en prenant la porte, ou en venant implorer la paix, tentant d'entrer en relation avec toi et même t'offrir leur amitié. Grande et terrible est la puissance du rire: contre elle nul ne saurait se prémunir;et l'homme qui a le courage de rire est le maître du monde, comme celui qui est toujours prêt à mourir.
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