Lecture - Choix de pensées (02)
LXXXII. Nul ne devient homme s'il n'a d'abord acquis une grande expérience de soi-même, où il se révèle à ses propres yeux, se forge un jugement sur son propre compte et ainsi détermine en quelque sorte sa destinée et sa vie. A cette grande expérience sans laquelle on ne quitte jamais tout à fait l'enfance, les temps anciens offraient une ample matière toute prête, mais de nos jours la vie bourgeoise est si dénuée d'imprévu que, faute d'occasion, la plupart des hommes meurent avant d'avoir connu l'expérience dont je parle, comme s'ils n'étaient, de ce point de vue, que des enfants mort-nés. Pour les autres, la connaissance et la possession de soi-même viennent de leurs malheurs, de leurs besoins, ou de quelque grande et forte passion, le plus souvent de l'amour, quant l'amour est une grande passion, ce qui n'arrive pas à tous, quoiqu'il arrive à tous d'aimer. Survînt-il comme à quelques-uns dans la jeunesse, ou plus tard et après d'autres amours de moindre importance, comme il est, semble-t-il plus fréquent, l'amour véritable et passionné permet à celui qui l'a connu de se faire une bonne idée de ses semblables, de tous ceux parmi lesquels l'ont jeté des désirs intenses et d'impérieux besoins qui demeuraient ignorés de lui jusque-là; L'homme apprend ainsi par expérience la nature des passions, en connaissant la plus vive d'entre elles, celle qui enflamme toutes les autres. Il apprend à connaître son caractère et son tempérament, découvre l'étendue de ses facultés et de ses forces, et dés lors Petit juger de ce qu'il doit ou ne doit point attendre de lui-même, et, pour autant que l'on puisse envisager l'avenir, de la place qui lui sera réservée en ce monde. La vie entière prend à ses yeux un aspect nouveau, se transforme déjà de chose entendue en chose vue, de vie imaginaire en vie réelle; et s'il ne se sent pas toujours plus heureux, il se sent du moins plus puissant qu'auparavant, plus capable de tirer parti de lui-même et des autres.
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