Lectures - Cyrano 08

Publié le par Rostand

[Cyrano est parti au combat et a fait à Roxane la promesse de protéger son amant : Christian de Neuvillette. Les deux hommes ne ce sont encore jamais rencontrés.]

 

PREMIER CADET, goguenard.

Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose :

C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause

Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !

 

CHRISTIAN

Qu'est-ce ?

 

UN AUTRE CADET, d'une voix terrible.

Regardez-moi !

// pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez,.

M'avez-vous entendu ?

 

CHRISTIAN

Ah ! c'est le...

 

UN AUTRE

Chut!... jamais ce mot ne se profère!

// montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.

Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !

 

UN AUTRE, qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos.

Deux nasillards par lui furent exterminés

Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !

 

UN AUTRE, d'une voix caverneuse, surgissant de sous la table où il s'est glissé à quatre pattes.

On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,

La moindre allusion au fatal cartilage !

 

UN AUTRE, lui posant la main sur l'épaule.

Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !

Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !

Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien voir.

 

CHRISTIAN

Capitaine !

 

CARBON, se retournant et le toisant.

Monsieur?

 

CHRISTIAN

Que   fait-on   quand   on   trouve

Des Méridionaux trop vantards?...

 

CARBON

On  leur prouve

Qu'on peut être du Nord, et courageux.

// lui tourne le dos.

 

CHRISTIAN

Merci.

 

PREMIER CADET, à Cyrano

Maintenant, ton récit !

 

TOUS

Son récit !

 

CYRANO, redescendant vers eux.

Mon récit ?...

Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent

autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis à

cheval sur une chaise.

Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.

La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,

Quand  soudain,  je  ne  sais  quel soigneux horloger

S'étant mis à passer un coton nuager

Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,

II se fit une nuit la plus noire du monde,

Et les quais n'étant pas du tout illuminés, Mordious ! on n'y voyait pas plus loin...

 

CHRISTIAN

Que son nez.

Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est inter­rompu, stupéfait. Attente.

 

CYRANO

Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

 

UN CADET, à mi-voix.

C'est un homme

Arrivé ce matin.

 

CYRANO, faisant un pas vers Christian.

Ce matin ?

 

CARBON, à mi-voix.

Il se nomme

Le baron de Neuvil...

 

CYRANO, vivement, s'arrêtant.

Ah ! c'est bien...

// pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.

Je...

Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.

Très bien...

Il reprend.

Je disais donc...

Avec un éclat de rage dans la voix.

Mordious !...

Il continue d'un ton naturel.

que l'on n'y voyait rien.

Stupeur. On se rassied en se regardant.

Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince

J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,

Qui m'aurait sûrement...

 

CHRISTIAN

Dans le nez...

Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.

 

CYRANO, d'une voix étranglée

Une dent, —

Qui m'aurait une dent... et qu'en somme, imprudent,

J'allais fourrer...

 

CHRISTIAN

Le nez...

 

CYRANO

Le doigt... entre l'écorce

Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force

A me faire donner...

 

CHRISTIAN

Sur le nez...

 

CYRANO, essuyant la sueur à son front.

Sur les doigts.

—    Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois !

Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,

Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte...

 

CHRISTIAN

Une nasarde.

 

CYRANO

Je la pare et soudain me trouve...

 

CHRISTIAN

Nez à nez...

 

CYRANO, bondissant vers lui.

Ventre-Saint-Gris !

Tous les Gascons se précipitent pour voir; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.

avec cent braillards avinés Qui puaient...

 

CHRISTIAN

A plein nez...

 

CYRANO, blême et souriant.

L'oignon et la litharge !

Je bondis, front baissé…

 

CHRISTIAN

Nez au vent !

 

CYRANO

et je charge !

J'en estomaque deux! J'en empale un tout vif!

Quelqu'un m'ajuste : Paf ! et je riposte...

 

CHRISTIAN

Pif !

 

CYRANO, éclatant.

Tonnerre ! Sortez tous !

Tous les cadets se précipitent vers les portes.

 

PREMIER CADET

C'est le réveil du tigre!

 

CYRANO

Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

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