Lectures - Cyrano 03

Publié le par Rostand

LE VICOMTE

 

Personne ? Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !...

// s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat.

Vous... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.

 

CYRANO, gravement.

Ha !

 

LE VICOMTE, riant.

Très.

 

CYRANO, imperturbable.

C'est tout?...

 

LE VICOMTE

Mais...

 

CYRANO

Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire...  Oh!  Dieu!... bien des choses en

[somme...

En variant le ton, — par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, II  faudrait  sur-le-champ  que je  me l'amputasse ! » Amical :   « Mais  il  doit  tremper dans votre  tasse : Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »

Descriptif : « C'est un roc!... c'est un pic!... c'est un

[cap !

Que dis-je, c'est un cap?... C'est une péninsule! » Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? » Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » Truculent :   « Ça,   monsieur,   lorsque  vous  pétunez, La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampelephantocamélos

Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! » Cavalier : « Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très com-

[mode! »

Emphatique :  « Aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le mistral ! » Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand il saigne ! » Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! » Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? » Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on? » Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue ! » Campagnard : « Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est   queuqu'navet   géant   ou   ben   queuqu'melon

[nain ! »

Militaire : « Pointez contre cavalerie ! » Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »

Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :

« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître

A détruit l'harmonie! Il en rougit, le traître29! »

— Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit

Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit :

Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,

Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres

Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot !

Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut

Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,

Me servir toutes ces folles plaisanteries,

Que vous n'en eussiez pas articulé le quart

De la moitié du commencement d'une, car

Je me les sers moi-même, avec assez de verve,

Mais je ne permets  pas qu'un autre me les serve.

Publicité

Publié dans Lectures

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article