Lecture - Le bonheur désespéremment (01)
On peut tout à fait répondre à la question « Qu'est-ce que /a philosophie? », et même de plusieurs façons différentes - cette pluralité-là étant déjà elle-même philosophique. Pour ma part, disais-je à l'instant, j'ai fait mienne la réponse qu'Épicure donnait à cette question. Elle prend comme il se doit la forme d'une définition : « La philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse. «J'aime tout dans cette définition. J'aime d'abord que la philosophie soit une « activité », energeia, et pas seulement un système, une spéculation ou une contemplation. J'aime qu'elle se fasse par « des discours et des raisonnements », et non par des visions, des bons sentiments ou des extases. J'aime enfin qu'elle nous procure « la vie heureuse », et pas seulement le savoir ni, encore moins, le pouvoir... Ou du moins qu'elle tende à nous procurer la vie heureuse. Parce que si j'avais une réserve à faire, et j'en ai une, vis-à-vis de cette belle définition d'Épicure, c'est que je ne suis pas convaincu que nous ayons, nous, les Modernes, les moyens d'assumer le bel optimisme grec, ou la belle confiance grecque. Là où Épicure écrivait que « la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse », je dirais plutôt, plus modestement, « qui tend à nous procurer la vie heureuse ». À cette réserve près, cette définition, qui date de vingt-trois siècles et qui m'éclaire depuis bientôt trente ans, me convient toujours. Qu'est-ce que la philosophie? Pour le dire dans des mots qui soient les miens (mais vous verrez que ma définition est décalquée de celle d'Épicure), je répondrai : la philosophie est une pratique discursive (elle procède « par des discours et des raisonnements »), qui a la vie pour objet, la raison pour moyen, et le bonheur pour but. Il s'agit de penser mieux, pour vivre mieux.