Lecture - La Fabrique Du Crétin (14)
Qu'est-ce que l'Histoire, sinon l'organisation d'un lien logique, d'un discours critique, analytique et combinatoire, sur des événements qui, hors d'elle, semblent toujours terribles, et terriblement disparates? En supprimant l'Histoire (ou plutôt, en l'éclatant en aperçus sporadiques), bref, en imposant, au détriment de la cohérence, du discontinu et du décousu là où les anciens programmes proposaient une filiation séduisante — et qu'elle fût illusoire n'était pas un problème, tout enseignement traditionnel fabrique sa propre critique, et les Jésuites génèrent Voltaire —, on a plongé les adolescents, au cerveau naturellement hirsute, dans un brouillage général générateur d'angoisse.
Sommes-nous sûrs que les intentions des programmateurs fussent pures ? Les plus crétins des soixante-huitards, et la vaste majorité de ceux qui les haïssaient, se sont conjurés pour lutter contre le savoir. On a fait dire aux révoltés de 1968, tous éduqués par un système culturel inflexible, que le modèle culturel occidental avait vécu, et on en a profité pour l'enfouir sous un fatras de « cultures » autoproclamées. Gays de la rue Vieille-du-Temple, rastas de Haute-Loire ou beurs de Charente-Poitou, tous revendiquent une « culture » qui n'est jamais qu'une somme de comportements instantanés — tout le contraire d'une réflexion, et l'antithèse d'un savoir.
Ce que l'on appelait jusqu'alors culture était le commun héritage de ce que le passé avait produit de plus significatif et de plus exemplaire. C'était un procédé hautement sélectif. Affirmer, comme on l'a fait à partir de 1981, que toute culture est plurielle, et que les mobylettes fonctionnent au mélange, c'était détruire — sciemment — l'apport des cinquante ou soixante derniers siècles. Alexandrie ? Alexandra ! Memphis ? Tennessee !
On a coupé la lumière.
Et dans les ténèbres, retour du religieux.