Lecture - Manuel d'Epictète (12)
XXXIII. Fixe-toi dès aujourd'hui un style et un modèle que tu garderas à la fois pour toi-même et en présence des hommes. Et, le plus souvent, garde le silence, ou ne dis que le nécessaire, et laconiquement. Que si l'occasion, un jour, rarement, t'incite à parler, parle, non pas cependant sur tout ce qui se présente : pas sur les combats de gladiateurs, pas sur les courses de chevaux, pas sur les athlètes, pas sur la nourriture ou la boisson, sujets courants, surtout pas sur les hommes, pour les blâmer, en faire l'éloge, les comparer. Si même tu es de taille, conduis par tes paroles les entretiens de tes compagnons jusqu'à ce qui convient. Mais si tu te retrouves isolé parmi des étrangers, garde le silence. Ne ris pas souvent, ni de beaucoup de choses, ni sans retenue. Repousse le serment, si possible, absolument, mais si tu ne le peux, dans la mesure du possible. Décline les sorties pour des banquets avec des profanes ; mais si l'occasion s'en présente, que ton attention tende alors à ne jamais sombrer dans la vulgarité. Sache en effet que si ton compagnon s'est taché, nécessairement celui qui le fréquente se tache aussi, même s'il se trouve qu'il est lui-même pur. Pour les choses qui regardent le corps, ne les reçois que dans les limites de la stricte utilité, comme la nourriture, la boisson, le vêtement, la maison, les gens de maison; pour ce qui vise à l'apparence ou au confort, raie-le d'un trait. Pour le plaisir sexuel, il s'agit, autant que possible, de rester pur avant le mariage; lorsque l'on s'y adonne il s'agit de prendre sa part de ce qui est permis. Pour autant ne deviens pas importun à ceux qui s'y livrent, ne leur adresse pas de reproche ; ne publie pas non plus partout que toi tu ne t'y livres pas. Si l'on te rapporte que l'un dit du mal de toi, ne te défends pas de ce qu'il a dit, mais réponds : « C'est qu'en effet il ignorait les autres vices qui sont en moi, car il ne s'en serait pas tenu à ceux-là. » Il n'est pas nécessaire de se rendre souvent au théâtre. Si jamais l'occasion s'en présente, ne parais occupé de rien que de toi-même, c'est-à-dire : veuille qu'arrive cela seul qui arrive, et que seul le vainqueur remporte la victoire ; ainsi, en effet, tu ne seras pas contrarié. Abstiens-toi absolument de crier et de rire de quelqu'un ou surtout de t'émouvoir avec les autres. Et après la sortie ne te lance pas sans fin, sur ce qui s'est passé, en conversations qui ne conduisent pas à ta propre correction ; car il ressortirait manifestement de là que le spectacle t'a frappé d'étonnement. Ne va pas assister au hasard aux lectures, ni facilement ; si tu y vas, garde ta gravité et ta contenance - et en même temps ne sois pas pénible. Lorsque tu dois rencontrer quelqu'un, principalement s'il est de ceux que l'on juge éminents, représente-toi ce qu'auraient fait en cette occasion Socrate ou Zénon, et tu ne seras pas dans l'embarras pour faire l'usage qui convient de ce qui s'offre. Lorsque tu rends visite à l'un des puissants, représente-toi que tu ne le trouveras pas chez lui, que l'on te barrera le passage, que l'on te fermera violemment la porte au nez, qu'il ne se souciera pas de toi ; et si avec tout cela il convient d'y aller, vas-y et supporte ce qui arrive et ne te dis jamais, de toi-même à toi-même : « La chose n'en valait pas la peine » ; car c'est un mot de profane, qui prend en haine les choses extérieures. En société, abstiens-toi de rappeler constamment et sans mesure tes hauts faits ou les dangers encourus. Il n'est pas également plaisant, en effet, pour toi de rappeler les dangers que tu as encourus, et pour les autres d'écouter le récit de ce qui t'est arrivé. Abstiens-toi aussi de susciter le rire ; car c'est un tour qui glisse aisément dans la vulgarité, et cela suffit en même temps à laisser aller le respect que tes proches ont pour toi. Peu sûr également d'en arriver à des obscénités. Lorsque donc il survient quelque chose de cet ordre, si l'occasion est favorable, blâme celui qui en arrive là ; dans le cas contraire, manifeste au moins par ton silence, ta rougeur, ton air consterné, que tu es mécontent des propos tenus.