La transcendance du social

Publié le par Fulcrum

Lectures---La-transcendance-du-social.jpg« Si les femmes, soumises à un travail de socialisation qui tend à les diminuer, à les nier, font l’apprentissage des vertus négatives d’abnégation, de résignation et de silence, les hommes sont aussi prisonniers, et sournoisement victimes, de la représentation dominante. Comme les dispositions à la soumission, celle qui portent à revendiquer et à exercer la domination ne sont pas inscrites dans une nature et elles doivent être construites par un long travail de socialisation, c'est-à-dire, comme on l’a vu, de différenciation active par rapport au sexe opposé. L’état d’homme au sens de « vir » implique un devoir-être, une « virtus », qui s’impose sur le mode du « cela va de soi », sans discussion. Pareil à la noblesse, l’honneur - qui s’est inscrit dans le corps sous la forme d’un ensemble de dispositions d’apparence naturelle, souvent visibles dans une manière particulière de se tenir, de tenir son corps, un port de tête, un maintien, une démarche, solidaire d’une manière de penser, d’agir, un ethos, une croyance, etc. - gouverne l’homme d’honneur, en dehors de toute contrainte externe. Il dirige (au double sens) ses pensées et ses pratiques à la façon d’une force (« c’est plus fort que lui ») mais sans le contraindre mécaniquement (il peut se dérober et n’être pas à la hauteur de l’exigence) ; il guide son action à la façon d’une nécessité logique (« il ne peut faire autrement » sous peine de se renier), mais sans s’imposer à lui comme une règle, ou comme l’implacable verdict logique d’une sorte de calcul rationnel. Cette force supérieure, qui peut lui faire accepter comme inévitables ou comme allant de soi, c'est-à-dire sans délibération ni examen, des actes qui apparaîtraient à d’autres comme impossibles ou impensables, c’est la transcendance du social qui s’est fait corps et qui fonctionne comme « amor fati », amour du destin, inclination corporelle à réaliser une identité constituée en essence sociale et ainsi transformée en destin. La noblesse, ou le point d’honneur (nif), au sens d’ensemble de dispositions considérées comme nobles (courages physique et moral, générosité, magnanimité, etc.), est le produit d’un travail social de nomination et d’inculcation au terme duquel une identité sociale instituée par une de ces « lignes de démarcation mystiques », connues et reconnues de tous que dessine le monde social s’inscrit dans une nature biologique, et devient habitus, loi sociale incorporée.

Le privilège masculin est aussi un piège et il trouve sa contrepartie dans la tension et la contention permanentes, et parfois poussées jusqu’à l’absurde, qu’impose à chaque homme le devoir d’affirmer en toute circonstance sa virilité. Dans la mesure où il a  en fait pour sujet un collectif, la ligné ou la maison, lui-même soumis aux exigences qui sont immanentes à l’ordre symbolique, le point d’honneur se présente en fait comme un idéal, ou, mieux, un système d’exigences qui est voué à rester, en plus d’un cas, inaccessible. La virilité, entendue comme capacité reproductive, sexuelle et sociale, mais aussi comme aptitude au combat et à l’exercice de la violence (dans la vengeance, notamment), est avant tout une charge. Par opposition à la femme, dont l’honneur, essentiellement négatif, ne peut qu’être défendu ou perdu, sa vertu étant successivement virginité et fidélité, l’homme « vraiment homme » est celui qui se sent tenu d’être à la hauteur de la possibilité qui lui est offerte d’accroître son honneur en cherchant la gloire et la distinction dans la sphère publique. L’exaltation des valeurs masculines a sa contrepartie ténébreuse dans les peurs et les angoisses que suscite la féminité : faibles et principes de faiblesse en tant qu’incarnation de la vulnérabilité de l’honneur, de la h’urma, sacré gauche (féminin, par opposition au sacré droit, masculin), toujours exposées à l’offense, les femmes sont aussi fortes de toutes les armes de la faiblesses, comme la ruse diabolique … et la magie. Tout concourt ainsi à faire de l’idéal impossible de la virilité le principe d’une immense vulnérabilité. C’est elle qui conduit, paradoxalement, à l’investissement, parfois forcené, dans tous les jeux de violence masculins, tels dans nos sociétés les sports, et tout spécialement ceux qui sont les mieux faits pour produire les signes visibles de la masculinité, et pour manifester et aussi éprouver les qualités dites viriles, comme les sports de combat.

 Comme l’honneur -ou la honte, son envers, dont on sait que, à la différence de la culpabilité, elle est éprouvée devant les autres-, la virilité doit être validée par les autres hommes, dans sa vérité de violence actuelle ou potentielle, et certifiée par la reconnaissance de l’appartenance au groupe des « vrais hommes ». Nombre de rites d’institution, scolaires ou militaire notamment, comportent de véritables épreuves de virilité orientées vers le renforcement des solidarités viriles. Des pratiques comme certains viols collectifs des bandes d’adolescents -variante déclassée de la visite collective au bordel, si présente dans les mémoires d’adolescents bourgeois- ont pour fin de mettre ceux qui sont à l’épreuve en demeure d’affirmer devant les autres leur virilité dans sa vérité de violence, c'est-à-dire en dehors de toutes les tendresses et de tous les attendrissements dévirilisants de l’amour, et elles manifestent de manière éclatante l’hétéronomie de toutes les affirmations de la virilité, leur dépendance à l’égard du jugement du groupe viril.

Certaines formes de « courage », celle qu’exigent ou reconnaissent les armées et les polices (et tout spécialement les « corps d’élite ») et les bandes de délinquants, mais aussi, plus banalement, certains collectifs de travail -et qui, dans les métiers du bâtiment en particulier, encouragent ou contraignent à refuser les mesures de prudence et à défier le danger par des conduites de bravades responsables de nombreux accidents-, trouvent leur principe, paradoxalement, dans la peur de perdre l’estime ou l’admiration du groupe, de « perdre la face » devant les « copains », et de se voir renvoyer dans la catégorie typiquement féminine des « faibles », des « mauviettes », des « femmelettes », des « pédés », etc. Ce que l’on appelle « courage » s’enracine ainsi parfois dans une forme de lâcheté : il suffit, pour s’en convaincre, d’évoquer les situations où, pour obtenir des actes tels que tuer, torturer ou violer, la volonté de domination, d’exploitation ou d’oppression s’est appuyée sur la crainte « virile » de s’exclure du monde des « hommes » sans faiblesse, de ceux que l’on appelle parfois des « durs » parce qu’ils sont durs pour leur propre souffrance et surtout pour la souffrance des autres -assassins, tortionnaires et petits chefs de toutes les dictatures et de toutes les « institutions totales », même les plus ordinaires, comme les prisons, les casernes ou les internats-, mais également, nouveaux patrons de combat qu’exalte l’hagiographie néo-libérale et qui, souvent soumis, eux aussi, à des épreuves de courage corporel, manifestent leur maîtrise en jetant au chômage leurs employés excédentaires. La virilité, on le voit, est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même. »

 

P. Bourdieu, La Domination Masculine (Paris: Editions du Seuil, 2002), p. 74-78.

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