La communication

Publié le par Fulcrum

Lectures---La-communication.jpgPourquoi avoir créé un Institut des sciences de la communication ? Les réponses de son fondateur, Dominique Wolton, et de l'une de ses membres, Cynthia Fleury.

La communication humaine: un champ à défricher

 

Nous vivons dans un monde submergé par l'information mais qui communique mal. Pour le sociologue Dominique Wolton et la philo­sophe Cynthia Fleury, il est grand temps de « penser » la révolution de la communication. L'Institut des sciences de la communication, une structure pluri­disciplinaire unique en son genre au CNRS et récemment créée en son sein doit y contribuer.

 

Valeurs mutualistes : Quelle est la particularité de l'Institut des sciences de la communication ?

Cynthia Fleury : Le fait que la communication y soit vue non plus comme un objet scientifique mais comme un champ disciplinaire nouveau. Il y a une révolution épistémologique à mettre en place. L'idée est de montrer comment une théorie de la connais­sance ne peut pas aujourd'hui être séparée d'une théorie de la communication. Il s'agit aussi de met­tre en évidence que, derrière la grande question de la communication, il y a non seulement la question de l'autre (avec celles, sous-jacentes, de la réception, de La relation et de la cohabitation), mais aussi la question de la connaissance.

 

V.M. : Pourquoi ne pas l'avoir créé avant ?

Dominique Wolton : La communication est un sec­teur en telle expansion technologique que les recherches portent davantage sur les techniques ou les usages que sur la philosophie de la communica­tion. Prenez les sciences de l'environnement : les chercheurs ont eu un mal fou à se faire entendre ! Le monde les a enfin compris car la catastrophe écolo­gique est devant nous. Concernant la communication, il n'y a pas encore de catastrophe communicationnelle, mais il y en aura une un jour. Parce qu'il y a de plus en plus de techniques qui envoient de plus en plus de messages dans le monde entier. Face à La mon­dialisation de l'information, au moins deux questions se posent : celle du décalage Nord-Sud et celle, plus compliquée, des récepteurs. Dès que vous donnez une information à quelqu'un, il réfléchit et devient critique. La révolte des récepteurs sera un moment extraordi­naire pour la révolution des techniques de la com­munication.

 

V.M. : Communique-t-on plus mal aujourd'hui ?

D.W. : Pendant des siècles, l'incommunication était directement un facteur de guerre et de conflits. Beaucoup ont cru, de bonne foi, que la communica­tion technique réussirait là où la communication humaine échoue souvent. Toutefois, malgré la per­formance technique, les hommes ne se comprennent pas mieux. Ils échangent de plus en plus vite des informations de plus en plus nombreuses. Mais, au bout des réseaux, ce sont toujours des hommes et des sociétés. En fait, nous découvrons plus vite l'incom­munication avec autrui. La vraie question de la com­munication est de cohabiter et de tolérer l'autre. C.F. : Communiquer, c'est « vivre ensemble », avoir quelque chose de commun à partager. C'est donc se soucier tout autant du message à transmettre que de la capacité de l'autre à le recevoir. Ce qui marche en effet le mieux dans la communication, c'est l'incom­munication ! Chaque jour, nous rivalisons d'exemples qui viennent illustrer le hiatus qu'il y a entre société de l'information et société de la communication. Le grand champ de la « communication humaine » reste encore terra incognito, et, par là même, un des enjeux scientifiques et politiques les plus importants du début du XXIe siècle. Sans doute, l'une des conditions primordiales d'une mondialisation pacifiée.

 

V.M. : Que pensez-vous de la manière dont nos fem­mes et hommes politiques communiquent ?

C.F. : Nous vivons dans une république médiatique où ils se croient de plus en plus contraints au travestis­sement communicationnel. C'est là une vision très réductrice de la communication, et finalement anti­nomique de celle que nous avons définie précédem­ment. La communication n'a de sens en politique que si elle contribue à repolitiser la démocratie. À l'in­verse, elle est à fuir si elle substitue aux enquêtes qui témoignent d'un véritable travail d'investigation socio­logique, des sondages qui s'assimilent plutôt à des instru­ments de désinformation et de manipulation des opinions.

D.W. : II existe un autre problème : toutes les caté­gories sociales et culturelles accèdent à la commu­nication, mais toutes ne sont pas représentées dans l'espace public. La principale fonction des médias dans une société démocratique est justement d'assurer du lien social. Ces derniers doivent prendre conscience de leur rôle de représentativité, sinon il ne faudra pas s'étonner de l'émergence des crises du lien social.

 

V.M. : Qu'en est-il des scientifiques ? Comment peuvent-ils répondre aux besoins d'informations de la société ?

D.W. : En tant que producteurs de connaissances, ils sont désormais obligés de réfléchir aux rapports entre sciences, techniques et société. De plus, leurs propres modèles de connaissances ont été modifiés par des modèles ou des théories de l'information et de la communication. Nous avons intérêt, nous, scientifiques, à comparer comment la physique, la chimie ou les sciences humaines en ont été affec­tées ou pas. Ce travail épistémologique est très utile pour la progression de la science. Ce qu'il y a de positif également, ce sont les besoins et les demandes très fortes du public de comprendre, connaître, critiquer.

C.F. : Dans la «société de la connaissance», il existe une nouvelle responsabilité, de type sociétal, de la part de la communauté des scientifiques. Cela implique de définir également Le chercheur en ter­mes d'acteur public, avec l'objectif de participer à l'élaboration de décisions politiques et de stratégies publiques. Quant au décalage entre société et scien­tifiques, toute activité scientifique et technique étant aujourd'hui en interaction avec la société, il n'est plus scientifiquement et politiquement accep­table de se résoudre à la non-solvabilité du dilemme entre la science et la vulgarisation. Il est temps de penser que la communication de la science fait par­tie intégrante de la science.

 

V.M. : Bien communiquer se réduit-il à une ques­tion de langage ? De langues ?

C.F. : Pour bien communiquer, il faut pouvoir partager des valeurs. Une langue n'est pas un code, mais une vision du monde. En ce sens, ne pas préserver la diversité linguistique revient à entériner la dispa­rition d'une analyse plus complexe et plus équitable du monde. Le pluralisme des langues est une condi­tion et non un obstacle à l'acte de communiquer. Il rappelle notamment que le « dialogue des cultures » ne peut se réduire à un phénomène d'inféodation culturelle.

D.W. : J'ajouterais que la communication est syno­nyme de démocratie, car la démocratie c'est accep­ter de cohabiter avec des personnes qui ne pensent pas comme soi. Il en va exactement de même pour la communication. Celle-ci existe entre la volonté de convaincre, le souhait de partager et la nécessité de cohabiter.

 

Propos recueillis par Katia Vilarasau

Valeurs mutualistes n°249 mai/juin 2007

 

A lire

• // faut sauver la communication, par Dominique Wolton, éditions Flammarion, 2007.

• Les pathologies de la démocratie, par Cynthia Fleury, éditions Fayard, 2005.

En s@voir +

http://institutdela communication.atspace.org

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