Lectures - La ceinture
« La ceinture est un des signes de la fermeture du corps féminin, bras croisés sur la poitrine, jambe serrées, vêtement noué, qui, comme nombre d’analystes l’ont montré, s’impose encore aux femmes dans les sociétés euro-américaines d’aujourd’hui. Elle symbolise aussi la barrière sacrée protégeant le vagin, socialement constitué en objet sacré, donc soumis, conformément à l’analyse durkheimienne, à des règles strictes d’évitement ou d’accès, qui déterminent très rigoureusement les conditions du contact consacré, c'est-à-dire les agents, les moments et les actes légitimes, ou, au contraire, profanateurs. Ces règles, particulièrement visibles dans les rites matrimoniaux, peuvent aussi être observées, jusque dans les Etats-Unis d’aujourd’hui, dans les situations où un médecin mâle doit pratiquer un examen vaginal. Comme s’il s’agissait de neutraliser symboliquement et pratiquement toutes les connotations potentiellement sexuelles de l’examen gynécologique, le médecin se soumet à un véritable rituel tendant à maintenir la barrière, symbolisé par la ceinture, entre la personne publique et le vagin, jamais perçus simultanément : dans un premier temps, il s’adresse à une personne, en tête à tête ; puis, une fois que la personne à examiner s’est déshabillée, en présence d’une infirmière, il l’examine, étendue et recouverte d’un drap pour la partie supérieure de son corps, observant le vagin en quelque sorte dissocié de la personne et ainsi réduit à l’état de chose, en présence de l’infirmière, à laquelle il destine ses remarques, parlant de la patiente à la troisième personne ; enfin, dans un troisième temps, il s’adresse à nouveau à la femme qui s’est rhabillé en son absence. »
P. Bourdieu, La Domination Masculine (Paris: Editions du Seuil, 2002), p. 30-31.